Le réalisateur Édouard Bergeon poursuit son combat pour réconcilier les Français avec l’agriculture

Publié le 3 décembre 2021Actualités
Le réalisateur Édouard Bergeon poursuit son combat pour réconcilier les Français avec l’agriculture

Sur les gouffres de sa vie, le réalisateur du film « Au nom de la terre » construit des passerelles entre villes et campagnes. Il veut nous réconcilier avec l’agriculture et se lance avec d’autres dans l’aventure du Collège citoyen de France pour former des citoyens engagés.

Le monde n’est pas assez grand pour lui », ​dit l’une de ses amies. Il est arrivé en boitillant, mais pourtant au pas de course. Des projets plein la tête. De ce grand gaillard de 39 ans, parfois brut de fonderie et aux yeux pétillants, le grand public garde en mémoire son film Au nom de la terre .

Deux millions d’entrées, mais seulement 115000 à Paris. Pour une fois, la province a donné le ton. Avec Guillaume Canet en tête d’affiche, il raconte la descente aux enfers d’un agriculteur pris dans la spirale de l’endettement et les turbulences de la Politique agricole commune (Pac). La fuite en avant, les taux d’intérêt qui vous prennent en étau.

Ce récit, c’est aussi celui de sa vie et des relations avec son père. Une famille de paysans du Poitou propulsée dans un monde dont elle n’avait pas les codes. Petits pions dociles et studieux de la modernité. Des paysans serrés de près par la coopérative, les banques, les fabricants d’engrais et les vendeurs de pesticides. « On connaissait le prix de ce qu’on achetait. Jamais celui auquel serait vendue notre production. » ​Pas de vacances ou si peu. Un été après la moisson, ils partent souffler à Arcachon (Gironde). Le nez dans le guidon. Pas eu le temps de réserver. Plus de chambre disponible. La nuit se passe dans la voiture.

Au nom de la terre projeté à l’Élysée

Une vie funambulesque à la merci du moindre coup du sort. Une partie de l’exploitation où ses parents sont éleveurs brûle une première fois en 1989. Ils perdent 2 000 chevreaux. La famille serre les dents. Il faut payer les traites. Tenir. Coûte que coûte. Huit ans plus tard, les flammes engloutissent leurs derniers rêves. La descente aux enfers dure deux ans. La paperasse, les médicaments. Il a 16 ans. Une nuit, son père se glisse à ses côtés et murmure en tremblant : « Je ne voulais pas mourir. » ​Il vient d’ingérer des pesticides. Trop tard.

Ce film, le cinéaste l’a projeté à l’Élysée. « J’y suis allé avec un groupe d’agriculteurs. Nous sommes restés cinq heures. À aucun moment le président de la République n’a regardé son portable. »

Plus qu’un film, cette histoire est aussi un combat. On l’a vu il y a quelques jours aux côtés de Julien Denormandie, le ministre de l’Agriculture, lors de la présentation des mesures destinées à prévenir le suicide dans l’agriculture. Auparavant, il avait déjà donné une partie des recettes du film, 135 000 €, au profit de Solidarité paysans, qui aide des agriculteurs en difficulté.

Le chagrin n’a pas tout effacé. « J’ai connu une magnifique enfance » , reconnaît-il. Les images défilent. Ces kilomètres avalés à vélo sur les petites routes de campagne, l’église romane de Jazeneuil, « la plus belle du Poitou » . Les parfums libérés par l’herbe après le passage de la pluie. Ses racines sont encore là-bas. Il y est retourné avec des enfants pour replanter des arbres là où ils avaient été arrachés pour « laisser passer le pulvérisateur ».

C’est sur ce gouffre qu’il construit. Journaliste, cinéaste, restaurateur. Sa vie se partage entre ville et campagne : la banlieue parisienne et la Nièvre. À Cosne-sur-Loire, il vient d’acheter une guinguette. Le fils de paysan est devenu un passeur. Les salles pleines lors de la projection de son film et les dizaines de débats qui ont accompagné l’ont aussi convaincu de l’urgence de réconcilier les Français avec l’agriculture et l’alimentation. Trop de clichés, de chapelles et d’approximations. « Il faut s’écouter. Les premiers écologistes, ce sont les agriculteurs. La profession qui nous nourrit essaie de survivre. »

« Changer le monde, ça s’apprend »

Jamais en repos. Comme son père. À peine semées, les idées germent aussitôt. En mars 2020, il se confine comme tous les Français. C’est à ce moment que démarre le projet de la chaîne CultivonsNous.tv . Elle compte aujourd’hui 72 000 abonnés. Chaque semaine, elle diffuse des témoignages ou reportages sur l’agriculture, l’alimentation, l’environnement. On peut y découvrir le tour de France de l’innovation agricole raconté par deux étudiantes d’HEC qui avaient pris la clé des champs. Il cultive cette diversité, les rencontres.

Avec d’autres personnalités (Julien Neutres, haut fonctionnaire ; l’écrivaine Tania de Montaigne ; Dominique Versini, cofondatrice du Samu social, l’artiste JR…), il vient aussi de lancer le Collège citoyen de France. L’idée est de former des personnes de tous âges et de tous milieux désireuses de s’engager en leur offrant le meilleur cursus. Tout est gratuit.

La première promotion compte une cinquantaine de personnes. Certaines feront de la politique, d’autres prendront des responsabilités dans le tissu associatif. « Son film m’avait bouleversé. J’avais fait acheter plusieurs dizaines de milliers de places pour aider à une meilleure compréhension du monde agricole »​, explique Thierry Cotillard, ancien président d’Intermarché, qui participe à l’aventure.

Edouard Bergeon en est persuadé, « la politique peut encore changer le monde »​. Dépasser le défaitisme ambiant. Avec ce programme, le Collège citoyen de France veut former des leaders compétents, humanistes et éthiques. Un engagement citoyen « joyeux pour que la politique, à travers eux, améliore la vie des gens »​, disent les dix cofondateurs. « On m’a beaucoup donné. Je ne l’oublie pas »​, affirme Edouard Bergeon.

Grand témoin des Assises de l’agriculture, à Nantes

Édouard Bergeon sera le grand témoin des Assises de l’agriculture, de l’alimentation et de la santé, organisées par Ouest-France, les 2 et 3 décembre, à la Cité des congrès, à Nantes. Pendant deux jours, ces rencontres rassembleront des agriculteurs, des industriels et des jeunes autour des grandes transformations liées au changement climatique et à la prochaine Politique agricole commune, qui vient d’être adoptée par le Parlement européen. Emmanuel Besnier, président de Lactalis, assurera une master class en présence de 200 lycéens agricoles et étudiants d’écoles d’ingénieurs. Leur regard sera précieux, à une période où le départ attendu d’un agriculteur sur deux d’ici à 2030 pousse à investir dans le renouvellement des générations.

Source Ouest France 2 décembre 2021